Sortie en salle le 29 août "DE CHAQUE INSTANT"

De la formation théorique jusqu'aux stages, en passant par les entretiens avec les formateurs, le cinéaste Nicolas Philibert a filmé le quotidien des étudiants infirmiers d'un institut de Montreuil. Entre rires, sourires mais aussi moments de doutes et de détresse, il raconte cette immersion à Hospimedia. 

Hospimedia : "Vous avez déjà réalisé une quinzaine de films, dont plusieurs ont fait partie de la sélection officielle du festival de Cannes, comme Être et avoir, déjà consacré à l'apprentissage. De chaque Instant est le premier dédié à l'univers de la santé. Qu'est-ce qui vous a attiré vers ce sujet ?

Nicolas Philibert : C'est une question à laquelle il est difficile de répondre en quelques mots. Il y a tout un faisceau de raisons qui m'ont poussé à faire ce film, et tout en même temps. Au fond, je ne le sais pas très bien moi-même. Ce que je peux dire, c'est que les questions de santé nous intéressent tous. Nous sommes tous concernés par la santé, par la question du soin. Elle dépasse d'ailleurs très largement le champ de la santé. C'est une question universelle. Dans le film, il est question de ça : du soin, de prendre soin de l'autre et de l'attention aux autres. C'est une thématique récurrente dans mon travail que cette dimension du vivre ensemble et du lien. J'ai eu un souci de santé début 2016, qui m'a conduit aux urgences, puis dans un service de soins intensifs. Je pense que ça a dû jouer comme un déclic. Une fois rétabli, je me suis remis aussi au travail, avec l'idée d'un film qui rendrait hommage au monde infirmier.

"J'ai été aussi attentif à la diversité, à la composition sociologique des étudiants. [...] Je savais qu'il y aurait une dimension collective dans ce film."

H. : Vous avez finalement posé votre caméra au sein de l'institut de formation paramédicale et sociale (IFPS) Croix-Simon de Montreuil (Seine-Saint-Denis). Pourquoi ce choix ?

N. P. : Il y a plus de 330 instituts de formation en soins infirmiers (Ifsi) en métropole, dont plus de soixante dans la région Île-de-France, et je souhaitais pour des raisons pratiques tourner à proximité de chez moi. J'ai visité une petite dizaine d'établissements. J'ai choisi celui-là pour plusieurs raisons. D'abord parce que j'ai été accueilli par une équipe qui s'est très vite montrée dynamique et enthousiaste. Ça a beaucoup joué. Par ailleurs, c'est un institut que je qualifierais de taille moyenne : il y a beaucoup d'Ifsi en région parisienne qui accueillent le double ou le triple d'étudiants. J'ai été aussi attentif à la diversité, à la composition sociologique des étudiants. Ils ont des origines très diverses, ils sont jeunes et moins jeunes. Il y a par exemple beaucoup de femmes qui ont des parcours d'aides-soignantes et qui décident de reprendre des études. Je savais qu'il y aurait une dimension collective dans ce film. C'était important que ce collectif ait une hétérogénéité et qu'elle soit visible à l'écran.

"J'avais envie de montrer la diversité des lieux de stages pour montrer surtout la diversité des lieux où s'exerce la profession d'infirmière."

H. : Vous avez suivi ces étudiants en santé durant toute l'année de formation. La première partie montre la formation théorique et la deuxième les stages. Les portes des établissements d'accueil se sont-elles ouvertes facilement ?

N. P. : J'ai appréhendé la période des stages avec l'idée, si possible, d'accompagner tel ou tel étudiant sur son lieu de stage. J'avais envie de montrer la diversité des lieux de stages pour montrer surtout la diversité des lieux où s'exerce la profession d'infirmière. J'avais dans l'intention d'intégrer un Ehpad mais ça n'a pas abouti. Les services hospitaliers auxquels je me suis adressé ont accepté que je vienne filmer. Les formateurs de l'institut de Montreuil m'ont aidé, ont pris contact avec les cadres de santé pour m'annoncer. Ça a facilité les choses.

H. : Chose rare, le film suit un étudiant en stage dans un service de psychiatrie... Était-ce plus compliqué de tourner dans ce type de service ?

N. P. : Ça a été un petit peu plus long d'avoir l'accord. Au début c'était "non". Et puis on m'a dit "d'accord, on vous laisse filmer les étudiants mais pas question de filmer les patients". J'ai répondu que ce qui m'intéressait, c'était justement de filmer la relation entre étudiant et patient. Sinon ça n'a aucun sens. On m'a dit alors "oui à condition de flouter les malades". J'ai indiqué que je préférais ne pas tourner plutôt que flouter. Finalement, j'ai rencontré un chef de service qui s'est montré compréhensif, qui connaissait mes précédents films, et qui m'a autorisé à filmer notamment des ateliers, comme celui de jardinage que l'on voit dans le film.

H. : Vous évoquez la relation patients-étudiants. Les patients ont-ils de leur côté facilement accepté d'être mis sous les feux des projecteurs ?

N. P. : Presque tous les patients que j'ai sollicités ont accepté assez volontiers. J'ai pris le temps de leur expliquer la démarche, du mieux que je pouvais, et ce qu'était le projet. Souvent l'accueil des patients était très chaleureux, à quelques exceptions près. Il est vrai que je ne me suis pas adressé à des gens qui étaient dans des situations très graves, et j'ai aussi toujours pris soin de m'approcher de patients pleinement conscients de ce que l'on faisait. Ce qui est beau dans ces scènes là, c'est qu'il y a une fragilité qui en rencontre une autre : des étudiants qui ne sont pas toujours sûrs d'eux parce qu'ils débutent. En particulier les "premières années" lorsqu'ils sont concentrés sur le soin mais n'ont pas encore assez d'expérience pour parler au patient, lui expliquer ce qu'ils font tout en le faisant. Parfois ce sont les patients qui dégèlent la situation, encouragent les étudiants. C'est touchant de voir cela. Il se peut aussi que la caméra joue un petit rôle.

"J'ai été frappé et touché par ces échanges, ces témoignages, ces suivis pédagogiques, ces retours de stages au cours desquels les formateurs [...] sont vraiment à l'écoute des difficultés des étudiants. Ils essayent de les aider, de les encourager."

H. : La troisième et dernière partie du film met en lumière les entretiens des étudiants avec leur formateur. On perçoit parfois une relation forte entre eux. Vous vous attendiez à cette dimension ?

N. P. : Pour être honnête je ne m'attendais à rien de particulier. Je ne connaissais pas ce monde là, je ne savais donc pas à quoi m'attendre. Mais j'ai été frappé et touché par ces échanges, ces témoignages, ces suivis pédagogiques, ces retours de stages au cours desquels les formateurs, formatrices ou référents sont vraiment à l'écoute des difficultés des étudiants. Ils essayent de les aider. Ils les encouragent à se confronter aux doutes, aux peurs qu'ils peuvent avoir, les réconfortent quand certains reviennent de stage un peu détruits parce qu'ils ont été bousculés, harcelés parfois pendant x semaines. Pour moi, cette troisième partie est la plus forte. D'un point de vue personnel, je trouve ces entretiens très forts. Beaucoup de choses y sont dites, sur ce que c'est que de se trouver au sein d'une équipe, d'être parfois malmené parce que l'équipe n'a pas le temps. Beaucoup m'ont dit que les équipes dans lesquelles ils atterrissaient n'avaient pas tellement le temps de s'occuper d'eux, parce qu'elles sont elles-mêmes sous pression, doivent courir partout. Bien souvent les stagiaires sont un peu livrés à eux-mêmes. Ce n'est pas systématique mais malheureusement c'est assez fréquent.

"On entend la pression que subissent les équipes, la paperasserie, l'agressivité de certains patients. On entend aussi les embarras de ces futurs soignants qui ne savent pas forcément comment se faire une place dans [les] équipes."

H. : Vous étiez en tournage alors que le mal-être des soignants a fait plusieurs fois l'actualité. On ne perçoit pas ce mal-être lors des stages mais bien dans cette troisième partie, au travers des mots.

N. P : On entend en effet beaucoup de choses dans cette troisième partie. On entend la pression que subissent les équipes, la paperasserie, l'agressivité de certains patients. On entend aussi les embarras de ces futurs soignants qui ne savent pas forcément comment se faire une place dans ces équipes, ni même faire face à des encadrants qui sont quelque fois un peu brutaux, parfois aussi sans défense. On voit bien que certains étudiants ont fait des stages dans des équipes où ça se passait très bien et d'autres dans équipes qui vont mal. Quand les équipes vont mal, la souffrance est partagée. On reproduit cela sur les autres.

H. : Pourquoi ne pas montrer cette souffrance dans la deuxième partie du film, celle des stages, qui se déroule donc en établissement ?

N. P. : Dans la deuxième partie du film, j'ai été accueilli dans des structures et services qui allaient plutôt bien. Quand une équipe va très mal, elle n'accueille pas forcément un cinéaste. À moins de rester longtemps, je n'aurais pas pu montrer facilement cette pression économique, la pression du management, le poids de cette culture de la performance, cette culture de "l'hôpital entreprise". Il faudrait passer du temps dans un service pour pouvoir montrer cette dimension là. Moi j'ai passé à chaque fois une demi-journée ou une journée avec un stagiaire. En effet la troisième partie permet, à travers la parole, à travers le témoignage, d'entendre des choses qu'on n'a pas forcément vues. Le film montre l'écart entre l'apprentissage — les valeurs qu'on vous inculque, l'attention au patient, le fait qu'il faut prendre son temps, toute cette dimension relationnelle —, et puis la deuxième partie, l'arrivée en stage et finalement le métier d'infirmier. C'est le choc du réel. On n'est plus sur du mannequin et des bras en mousse mais tout à coup, de vrais sujets, des regards, des gens.

H. : Finalement, en tant que patient, faire ce film a-t-il changé votre regard ?

N. P. : J'ai envie de vous dire oui. Mais en même temps, je saurais mal dire en quelques mots en quoi mon regard a changé. D'abord, ce n'est pas un changement à 180 degrés, ce n'est pas de l'ordre de la révélation. Mais en faisant le film j'ai rencontré des gens, j'ai rencontré une profession. Et je dirais que j'en ai aujourd'hui une image sans doute plus complexe ou contrastée alors que j'avais, comme on en a tous, des visions un peu comme des "clichés". Maintenant, la représentation que j'ai du monde infirmier, elle est incarnée. Et c'est grâce à ces futurs soignants, formateurs et formatrices, que le film m'a permis de rencontrer."